REICH (W.)


REICH (W.)
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Psychiatre et psychanalyste, mais aussi philosophe, écrivain, militant et penseur politique, et, plus que tout, peut-être, savant capable de pousser ses recherches avec pertinence dans de multiples directions, biologie, physique, mathématiques, Reich est un des hommes les plus passionnément controversés de notre temps. Ses travaux et ses thèses offrent pourtant une ligne de développement d’une rare cohérence: attaché d’emblée au primat de la sexualité donné au principe même de la doctrine freudienne, Reich refuse toujours de s’en laisser distraire pour les détours ou évasions de l’interprétation métaphorique ou de la spéculation métaphysique; l’énergie sexuelle, ou libido , posée comme expression fondamentale de l’organisme, du vivant, est une réalité physique, étroitement liée à l’activité du système neurovégétatif; elle constitue, par ailleurs, une manifestation spécifique de ce que Reich appelle l’orgone : énergie cosmique primordiale, omniprésente dans l’univers – réalité matérielle, souligne Reich, et donc observable, mesurable, susceptible d’expérimentation et d’applications, mais d’une matérialité radicalement distincte de la matière inerte, mécanique, de la physique traditionnelle, en ce qu’elle inclut des qualités fondamentales du vivant telles que le rythme expansion-contraction et l’accomplissement de fonctions structurellement identiques aux fonctions essentielles des organismes vivants. Le concept d’orgone ainsi fondé sur la coalescence des notions maintenues habituellement séparées de matière, de fonction et de bioénergie, la pensée de Reich peut être qualifiée, indifféremment, de matérialiste, de fonctionnaliste, d’énergétiste: l’essence de la réalité, sous toutes ses formes, est d’être une circulation ininterrompue de flux énergétiques. Critique sévère du mécanisme technico-scientifique comme des multiples avatars idéologiques du mysticisme, cette pensée ne saurait être limitée ni à ses visées thérapeutiques, ni à ses développements politiques, ni à l’ambitieuse promesse de l’orgonomie: elle s’offrirait plutôt, dans sa structure centrale, intitulée par Reich « économie sexuelle », comme la tâche par excellence de ceux à qui Reich dédia ses travaux et ses ultimes réflexions, les « enfants de l’avenir ».

Amour, travail, connaissance

« L’amour, le travail et la connaissance sont les sources de notre vie. Ils doivent aussi la gouverner. » Cette épigraphe chère à Reich résume clairement les principes d’une recherche et d’une existence mouvementées. Reich est né à Dobrzynica, en Galicie autrichienne, dans une famille juive aisée qui émigre peu après à Jujinetz, en Bukovine. Dans le vaste domaine paternel, voué surtout à l’élevage des bovins, le petit Reich prend part aux travaux des champs et s’intéresse aux mœurs des animaux; deux précepteurs sont chargés de son éducation. Officier pendant la guerre de 1914, il combat sur le front italien. Ruiné, il poursuit dans la misère des études à la faculté de médecine de Vienne. Il est admis très jeune à la Société psychanalytique de Vienne, où ses premiers travaux lui valent une haute considération. Il exerce de 1922 à 1930 à la polyclinique psychanalytique fondée par Freud et dirige le séminaire de technique psychanalytique, où sont formés de nombreux analystes. Arrivé à Berlin en 1930, il milite activement au Parti communiste d’Allemagne et jouit d’un grand prestige auprès de la jeunesse ouvrière. Il fonde la Société socialiste d’information et de recherche sexuelles, ouvre pour les salariés des cliniques d’hygiène mentale, donne des cours à la Marxistische Arbeiterschule, crée l’Association allemande pour une politique sexuelle prolétarienne, ou Sexpol, qui groupe jusqu’à 40 000 membres, et une maison d’édition, Verlag für Sexualpolitik.

Au cours de l’année 1933, qui voit le triomphe du nazisme, il publie deux importants ouvrages: L’Analyse caractérielle et La Psychologie de masse du fascisme . Rejeté par le Parti communiste, il est aussi exclu, en août 1934, de l’Association psychanalytique internationale. Tandis que les nazis brûlent ses livres et brochures et assassinent ses amis, Reich se réfugie au Danemark, qui le juge indésirable; après un bref passage en Angleterre où il se lie d’amitié avec Malinowski, dont les thèses seront utilisées dans sa démonstration de L’Irruption de la morale sexuelle (1935), il séjourne quelque temps à Malmö. Puis, la Suède refusant à son tour de l’héberger, il s’installe à Oslo; il y fonde en 1938 l’Institut de recherches biologiques d’économie sexuelle; une campagne de calomnies dans la presse norvégienne le contraint à émigrer aux États-Unis en 1939.

Ni les exils ni les persécutions n’ont entamé l’extraordinaire vitalité de Reich; il recommence une nouvelle vie avec sa troisième femme, Ilse Ollendorff. Il acquiert dans le Maine une vaste propriété qu’il baptise « Orgonon »; il y fait construire des laboratoires et rassemble de nombreux chercheurs; il poursuit ses travaux sur les bions , vésicules chargées d’énergie électrique, le protoplasme, la biopathie du cancer et les moyens d’augmenter la résistance du malade à l’aide des accumulateurs d’orgone; il met au point un système pour dissiper les nuages (cloud-busting ) ou faire tomber la pluie (expérience du lundi 6 juillet 1953 à Hancock). Avec l’expérience baptisée « Oranur » (décembre 1950 à mai 1951), Reich tente d’utiliser l’énergie d’orgone atmosphérique contre les radiations nucléaires, mais provoque d’étranges et redoutables effets: tout se passe comme si l’orgone, « attaquée », « agressée » par les substances radioactives (radium), devenait « amok », se transformait en une énergie dangereuse et mortelle, nommée Dor (Deadly Orgone ); les souris soumises à l’expérience (qui consistait principalement à enfermer des aiguilles de radium dans des espaces clos fonctionnant comme accumulateurs d’orgone) meurent, et l’autopsie révèle des atteintes analogues à celles d’une leucémie; les observateurs présentent des troubles divers qui font penser au « mal atomique «: nausées, céphalées, vertiges, anémie, conjonctivite, etc.; l’expérience doit être interrompue, en dépit des effets d’immunisation qui semblent se manifester à plus longue échéance.

Outre de nombreux articles scientifiques publiés par l’Orgone Institute, Reich fait paraître en 1948 Écoute , petit homme , pamphlet dénonçant les actions et opinions de l’homme ordinaire en proie à la « peste émotionnelle », c’est-à-dire à la volonté de nuire et à la rage de détruire qui ont leur source dans l’impuissance orgastique. Le Meurtre du Christ (1953) est une audacieuse interprétation de l’homme Jésus comme incarnation de l’amour génital dans sa plénitude. L’hostilité croissante des médecins, psychiatres et psychanalystes américains et la campagne de dénigrement déclenchée dès avril 1947 dans le Harper’s Magazine suscitent une enquête de la Food and Drug Administration; à l’issue d’un procès confus (Portland, mai 1956), un « jury de cinéma », selon les termes de Myron Sharaf, condamne Reich à deux ans de prison. Les autorités saisissent et détruisent un important matériel, et brûlent à deux reprises des livres et publications. Emprisonné en mars 1957, Reich meurt le 3 novembre de la même année, au pénitencier de Lewisburg, d’une crise cardiaque, selon toute probabilité. Tous les biens de Reich vont au Wilhelm Reich Infant Trust Fund, chargé de la défense et de la diffusion de son œuvre.

Puissance orgastique et cuirasse caractérielle

Sur la base de sa riche expérience clinique, Reich conclut, dans La Fonction de l’orgasme (1942), que « la santé psychique dépend de la puissance orgastique, c’est-à-dire de la capacité de se donner lors de l’acmé de l’excitation sexuelle ». La jouissance sexuelle est décrite en termes strictement physiologiques et physiques: tension mécaniquecharge bioélectriquedécharge bioélectriquerelaxation mécanique.

Mais « notre civilisation moralisante et antisexuelle » empêche la régulation naturelle de l’énergie vitale; au lieu du bonheur, c’est l’angoisse. L’inhibition de l’énergie orgastique produit des effets de « stase » et la formation de résistances psychosomatiques groupées sous le nom de « cuirasse caractérielle », qui représente l’expression actuelle et structurée des vicissitudes libidinales du sujet. L’Analyse caractérielle est le développement, désormais classique, de toutes les implications de cette thèse; une typologie analyse les caractères compulsif, hystérique, masochiste, génital, tandis que des études de cas détaillées illustrent les innovations techniques qui visent principalement à éliminer les résistances et à libérer l’énergie sexuelle bloquée ou déplacée.

Marxisme et psychanalyse: « La Révolution sexuelle »

Contre Freud et une certaine orthodoxie psychanalytique, qui recourent à l’hypothèse de la pulsion de mort, Reich soutient que la misère sexuelle est liée fondamentalement à l’aliénation économique et sociale. Nourrie d’une réflexion systématique sur les écrits de Marx et d’Engels et d’une analyse de situations historiques précises, La Révolution sexuelle (1936) dénonce la famille comme « fabrique d’idéologies autoritaires et de structures mentales conservatrices ». Le bonheur sexuel suppose la destruction de l’ordre social patriarcal; mais la lutte contre le système capitaliste de l’État bourgeois, menée selon une stratégie marxiste-léniniste, exige aussi que l’homme secoue ses conditionnements inconscients, brise les « ancrages » affectifs-idéologiques inscrits en lui par une éducation répressive. La Psychologie de masse du fascisme décrit les ressorts et facettes de cette « peste émotionnelle » qui constitue le terrain d’élection de tous les autoritarismes. Synthèse de la psychologie freudienne et de la sociologie et de la politique marxistes, le « freudo-marxisme » de Reich, fondé sur la sexualité définie comme force révolutionnaire, exige l’inscription de la révolution sexuelle dans toute pratique révolutionnaire. Adversaire des bureaucraties, libérales ou staliniennes, Reich défend, sous le nom de « démocratie du travail », une sorte de communisme libertaire où l’accent est mis sur le rejet de toute hiérarchie, la réduction drastique du pouvoir de l’État, l’autogestion au sein de cellules de production autonomes.

Perspectives de l’orgonomie

Omniprésente dans l’univers sous des formes spécifiques recouvrant une identité structurale et fonctionnelle, l’énergie d’orgone est le pivot de la vaste construction à la fois thérapeutique (orgonthérapie), politique, scientifique et philosophique (L’Ether, Dieu et le diable ) appelée orgonomie, dont l’anthologie intitulée Selected Writings: an Introduction to Orgonomy (New York, 1960) offre un exposé cohérent. S’il n’est que trop facile d’en souligner le caractère interprétatif, voire, selon certains, délirant ou paranoïaque, il nous semble autrement plus fécond de concevoir l’orgonomie reichienne comme un programme moderne de recherches pluri- et interdisciplinaires visant à surmonter les cloisonnements réducteurs des disciplines scientifiques; une perspective fortement unificatrice rassemble et met en connexion des phénomènes aussi divers que les mouvements du protoplasme, l’évolution des cellules cancéreuses, les modes d’action du système neuro-végétatif, le développement du fascisme, les radiations atomiques, les dérives galactiques, etc. Mais l’effort le plus précieux, et souvent méconnu, de Reich réside peut-être dans son questionnement incessant des motivations, mécanismes et finalités du savoir, dans un esprit très proche des tentatives critiques d’un Bergson ou d’un Nietzsche; il réintroduit dans le processus cognitif les données sensorielles, formes, couleurs, impressions, et les intuitions existentielles, vécu, manières d’être et de sentir, expressions; renversant l’image glorieuse que l’homme se donne de lui-même comme homo sapiens , être pensant, il voit dans l’avènement de la conscience, le retour de l’homme sur soi, un phénomène traumatique, un saisissement originel où s’enracine le processus de rigidité caractérielle.

À défaut de développer les nombreuses objections que ne manque pas de soulever une entreprise aussi vaste et qui a fait l’objet de plus d’accusations que de critiques, on peut regrouper ces dernières sous une même arête directrice: Reich a tendance à faire fi des relais nécessaires, à négliger tout un patient travail de mise en relations et d’articulations intermédiaires; il ne voit pas que la pulsion de mort peut être un puissant outil d’élaboration théorique, comme en témoigne toute la deuxième topique freudienne ou l’œuvre de Mélanie Klein; sa vision politique ne tient guère compte de la complexité et de l’évolution des rapports de force entre classes sociales et organisations politiques; surtout, sa construction orgonomique, centrée sur le concept d’orgone, mal dégagé d’intuitions vitalistes, semble reposer sur des fondations précaires, et seul l’avenir, en permettant une investigation approfondie et objective des travaux de Reich, pourra restituer à son entreprise ses justes dimensions.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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